
Voici comment feu Maurice Capitaine, ce merveilleux narrateur du passé de Ferrières, nous contait l'histoire dramatique de la Croix Frainay, perdue au milieu de la fagne de Werbomont.
On venait d'entrer en l'an de grâce 1855.
Le mois de janvier, particulièrement lourd de glaces et de frimas, traînait avec lui une longue file de misères. Les murs de terre et les toits de chaume de nos vieilles masures ardennaises offraient une bien faible résistance au froid vif et piquant.
A l'intérieur, on se chauffait tant bien que mal : les enfants blottis près de l'âtre où de grosses bûches se consumaient lentement ; les parents sous une lampe à pétrole suspendue à une crémaillère.
Au Burnontige, vivait à cette époque, une famille Jaspar, mieux connue sous l'appellation " les Frainay ", du nom de l'épouse.
Leur chaumière, aujourd'hui disparue (elle se trouvait à l'emplacement de la maison Kilesse) abritait les parents et six enfants.
La misère s'était installée au logis ; en cet hiver rigoureux, les difficultés de toutes sortes s'accumulaient au point de créer des problèmes insolubles.
On en était réduit à tendre la main pour trouver de quoi se nourrir et se vêtir.
C'est ainsi qu'un matin comme tant d'autres matins, les trois enfants aînés, deux filles et un garçon, partirent mendier ; se présentant au seuil de chaque maison, ils renouvelaient chaque fois le même et ingrat boniment...
Il faut croire que la journée ne fut pas des meilleures car, à la nuit tombante, les trois malheureux se trouvaient encore à Werbomont. Ils frappèrent à une porte, suppliant qu'on leur offrit un gîte. Pour toute réponse, un non catégorique... la grange même leur fut refusée. Dieu veuille pardonner à celui qui se rendit coupable d'un geste aussi indigne dont les conséquences allaient être affreuses.
En ce temps-là, pour regagner le Burnontige, il fallait traverser ce qu'on appelait " les Fagnes di Férire ", vaste plateau actuellement couvert de grands bois.
Ces contrées tristes et rocailleuses n'avaient pour toute végétation que de maigres genêts et des bruyères battues des vents éternels ; de petits marécages y entrecoupaient des mousses sauvages.
On s'imagine quel dut être le calvaire des trois enfants Frainay, obligés d'errer dans ces endroits désolés.
Pour comble de malheur, ils furent bientôt surpris par une bourrasque de neige, comme rarement on en vit dans la région.
L'obscurité devint totale.
Dans cette solitude complète, les enfants s'égarèrent.
Personne pour entendre leurs cris et leurs pleurs !
Arrivés au lieu-dit " So les Arsins ", épuisés par la fatigue, les membres raidis par le froid, ils se sentirent dans l'impossibilité d'aller plus loin ... Ils s'abandonnèrent au froid et trouvèrent une mort horrible avec pour tout linceul la neige poudreuse qui s'amoncelait impitoyablement sous l'action de la bise soufflant en rafales.
Nuit tragique ! ....
Au Burnontige, l'inquiétude grandissait davantage au fur et à mesure que les heures passaient. Tout le village se mit à la recherche des pauvres petits.
Des battues furent systématiquement organisées et ce n'est que bien tard dans la journée du lendemain qu'un groupe, conduit par le vieux Stelet, découvrit un lambeau d'écharpe sortant de la neige et appartenant à l'ainée des enfants, âgée de 13 ans.
Un spectacle bouleversant s'offrit aux yeux de ces gens : l'aînée, les mains raidies, dans un geste de caresse, couvrait de son corps les deux plus jeunes ...
C'est à cet endroit qu'est élevée la " Croix Frainay ".
Ce fut un deuil pour tous les habitants des alentours qui se pressaient en grand nombre aux funérailles : celles-ci furent célébrées à Ernonheid.
Les corps des trois enfants reposent au pied du choeur de l'église d'Ernonheid.
Drame de la misère que nous rappelle la " Croix Frainay ".
Excellente leçon qu'elle nous laisse lorsqu'à notre porte se présentent des malheureux ...
167 ans après le drame, la mémoire des trois enfants
nous est rappelée par cette humble petite croix perdue dans la bruyère
" Tombe Frainay " ?
Ces petits héros ont-ils été enterrés " au pied du choeur de l'église d'Ernonheid "
(Les Arsins, commune de Werbomont, se trouvent sur l'ancienne paroisse d'Ernonheid) c'est à dire, à l'intérieur, comme on le faisait pour les nobles ?
Dans ce cas, le carrelage qui date de 1922 a effacé toute trace d'inhumation.
Et il a agi de même sur la mémoire collective.
On peut aussi supposer que le " pied du choeur " soit situé à l'extérieur, le long du mur entourant celui-ci, c'est à dire dans le cimetière.
La dizaine de croix qui y est présentement dressée ne révèle rien de ceci et ne dépasse pas 1857.
Mais à côté, il reste de nombreux déchets de croix illisibles.
Quoi qu'il en soit, les archives paroissiales d'Ernonheid sont muettes à ce sujet.Voulant en savoir un peu plus, j'ai néanmoins consulté les archives de Ferrières. Et j'ai découvert que les parents des enfants étaient Henri Joseph JASPAR et Marie Catherine FRAINAY qui s'étaient unis le 19/12/1839 à Ferrières.
Ces mêmes archives nous renseignent aussi les naissances de :
- Henri Joseph JASPAR, le 09/10/1839
- Marie Catherine JASPAR, le 19/04/1842
- Michel Joseph JASPAR, le 12/08/1849
- Marie Louise JASPAR, le 07/05/1853
- Martin Joseph JASPAR, le 22 10 1856 - Ce dernier épousera Marie Mélanie BODSON de Burnontige, le 05 08 1881 à Ferrières. Cette Marie Mélanie BODSON était une fille de Catherine Joseph EVRARD, l'une de mes très lointaines grand tantes.
Mais nulle part, cependant, je n'ai retrouvé trace du décès des enfants... Seule la petite croix nous en rappelle le souvenir.